Etre Noir aux Etats-Unis en 2020 : un risque mortel
- james
- 31 mai 2020
- 5 min de lecture
Comment rester muet après cet énième épisode de violences policières mortelles commises aux Etats-Unis sur un citoyen afro-américain de 46ans, agent de sécurité dans un bar du Minnesota et rappeur à ces heures perdues ? (cf deuxième lien)
Comment rester insensible à la condition des Noirs américains quand on relie ce nouveau drame avec un autre fait divers terrible intervenu début mai 2020 dans l'Etat de Géorgie, qui a vu un jeune homme noir tué de trois coups de feu alors qu’il faisait tranquillement son jogging, le long d’une route. Les meurtriers croyaient qu’il était en train de s’enfuir...! (cf premier lien)
Comment ne pas tomber de sa chaise en lisant les réponses des lecteurs afro-américains du New-York Times suite à l'appel à témoignage lancé par ce journal sur le thème « courir en étant noir » ?
En fait, faire son jogging en étant noir suscite une inquiétude au mieux diffuse, parfois envahissante, en tous cas omniprésente chez les personnes qui ont répondu !
Il faut faire une checklist : choix du quartier, choix de l’itinéraire, choix des vêtements, pas de capuche, taille de la barbe, attitude générale qui dise le plus clairement possible qu’on n’est qu’un coureur. Si vous croisez une femme blanche, changez de trottoir et surtout n’établissez pas de contact visuel. Une joggeuse dit se sentir plus tranquille quand elle court avec son amie blanche. Une autre encore court en filmant tout en vidéo et stocke ces images en ligne, ses proches ont ses mots de passe en cas de problème...
Impossible aujourd'hui de pas écrire tant cet événement me touche et m'interroge sur ce pays berceau de la démocratie, sur son peuple qui a élu en 2016 un président populiste, ouvertement misogyne, climato-sceptique et raciste.
Vous allez peut-être me dire que je m'éloigne du sujet du blog qui est de formuler des propositions pour un nouveau modèle de développement.
Je vous réponds que je ne m'égare pas car, dans la perspective du monde d'après-demain il faut convaincre la société américaine de l'urgence climatique et de la nécessité de ralentir le capitalisme débridé qu'elle soutient. Les Etats-Unis sont la première ou deuxième puissance mondiale avant ou après la Chine et il est illusoire de penser que nos considérations nationales pour la planète seront efficaces sans le soutien d'une partie des 330 millions d'Américains. En outre, je me considère comme un citoyen du monde, attentif à la condition de la planète et des habitants qui vivent dessus.
Enfin, en tant qu'individu cosmopolite, je ne peux fermer les yeux sur le racisme qui me paraît systémique dans ce pays, et qui n'a jamais disparu malgré l'abolition de l'esclavage, la fin de la ségrégation et la mondialisation.
Les Etats-Unis n'ont pas réussi à construire une société post-raciale que l'élection de Barack Obama en 2008 avait pourtant laissé espérer. Une preuve parmi d'autres, la constitution pendant le second mandat de l'ex-président du mouvement "Black lives matter" ("les vies des Noirs comptent") en réaction à l'accumulation des violences policières raciales et des meurtres perpétrés par des suprémacistes blancs.
L'élection de Donald Trump n'a pas arrangé les choses puisque celui-ci a très vite adopté une rhétorique xénophobe et nationaliste qui a choqué le monde entier mais n'a été que timidement condamnée.
Aujourd'hui les tensions raciales en Amérique sont fortes et résultent de l'aggravation d'une situation de pure inégalité sociale entre les trois principales communautés ( Blancs non hispaniques 63,7%, Hispaniques et Latinos 16,7% et Noirs non hispaniques 12,3%).
Quelques données pour étayer mon propos :
le taux de chômage des Noirs est de 7,2%, alors qu’il n’est que de 3% chez les Blancs
Sur les 47,4 millions de Noirs américains, 20% d’entre eux sont en situation de pauvreté soit 2,5 fois plus que les Blancs
Le patrimoine d’un foyer blanc est en moyenne 44 fois supérieur à celui d’un foyer noir /une famille d’origine latino-américaine possède un patrimoine en moyenne 22 fois supérieur à celui d’une famille noire
en matière de santé, le taux de mortalité maternelle des femmes noires est 2,6 fois plus élevé que la moyenne nationale. Quant au risque de mourir du sida, il est 5 fois plus élevé chez les Noirs. Globalement, l’espérance de vie des Noirs aux États-Unis est de 7 ans inférieure à celles des autres groupes raciaux
tandis que les Noirs ne représentent que 12 % de la population américaine, 33 % des prisonniers aux États-Unis sont noirs
à crime égal, les peines reçues par les hommes noirs en comparaison avec les hommes blancs durent 19,1 % plus longtemps. Un homme noir a 6 fois plus de chances de se retrouver en prison qu’un homme blanc.
Si vous voulez vérifier ces chiffres, vous pouvez vous rendre sur le site gouvernemental Vie publique (https://www.vie-publique.fr/parole-dexpert/273693-la-question-noire-aux-etats-unis-depuis-lelection-de-donald-trump)
Alors pourquoi me suis-je permis de parler du risque mortel d'être noir aux Etats-Unis dans l'intitulé de mon post ?
Déjà parce que les chiffres que je vous ai cités au-dessus entraînent forcément un taux de morbidité plus important. Quand vous avez de tels chiffres en matière sanitaire, financière et sociale, carcérale, vous avez évidemment plus de chance de mourir que les autres.
Mais surtout les Afro-américains sont ultra-exposés aux violences et bavures policières mortelles. Martin Luther King, qui dénonçait déjà en 1968 la brutalité policière, doit se retourner dans sa tombe. En effet, les statistiques montrent qu’elles restent largement d’actualité. Alors qu'ils représentent 12,3 % de la population totale, 23 % des personnes tuées par la police américaine en 2017 étaient noires !
L’histoire semble se répéter : de jeunes noirs sont assassinés à tort par des policiers armés et souvent, à la suite d’une enquête, les policiers sont acquittés et réintégrés dans leur corps d’origine ou alors les décisions judiciaires sont "légères".
Ainsi en 2018, les deux policiers impliqués dans l’homicide d’Alton Sterling à Baton Rouge (Louisiane) en 2016 ne sont pas poursuivis à la suite d’un non-lieu ; la victime avait pourtant été tuée de plusieurs balles alors que les policiers la maintenaient au sol.
En mars 2018, un jeune père de famille noir de 22 ans a été abattu à Sacramento (Californie). Les agents de police ont tiré vingt balles pour arrêter ce fugitif dont ils pensaient qu’il était équipé d’une arme à feu qui s’est révélée être un téléphone portable.
En mai 2018, un jury de Floride a accordé quatre dollars de dommages et intérêts à la famille d’un noir tué à travers sa porte de garage en 2014 alors que son voisin se plaignait d’une musique trop forte.
Je reste prudent : même si la vidéo de l'interpellation de George Floyd que vous avez sûrement visionnée avec horreur semble ne pas laisser de doute, il faudra attendre l'issue de la procédure judiciaire avant de la classer officiellement au rang des bavures policières sur des citoyens afro-américains.
Il n'empêche que ce drame et la situation de tension qu'il a provoquée, est symptomatique d'un racisme ambiant à l'égard des Noirs américains.
Pourquoi le phénomène du melting-pot qui a tant été envié à l'Amérique n'existe plus ?
Je laisse les historiens, sociologues, anthropologues spécialistes des Etas-Unis répondre, mais nul doute que la mondialisation et le néo-libéralisme à tout crin prôné dans ce pays a contribué fortement à cette situation.
Enfin Donald Trump est-il responsable de cette société d'inégalité raciale ?
Même si je n'apprécie pas cet homme, je réponds par la négative, c'est trop facile de tout lui coller sur le dos. Mais Trump n'est pas un accident, il incarne un courant particulier de la politique américaine : isolationniste, nationaliste, identitaire, qui s'est réveillé, mais qu'il n'a pas inventé ! Et ses électeurs lui sont fidèles car il applique son programme... Il risque fortement d'être réélu en fin d'année.
Du coup, courir et vivre en étant Noir aux Etats-Unis va encore rester dangereux un bon moment si la néo-libéralisme identitaire de président continue à sévir.
George Floyd était un rappeur, vous avez vu le gospel hommage de ce gamin de 12 ans qui hérisse les poils...pour ma part, n'ayant pas son talent, je me contenterai juste d'une dédicace : la chanson de Ice Cube lorsqu'il appartenait au groupe NWA,chanson qui dénonce en 1991 les violences policières contre les Noirs. En même temps petit clin d'oeil aux ami(e)s fans de hip-hop old school :)
Comment en effet ne pas être touché par ce nouveau drame. Associé aux chiffres que tu rapportés, il est un exemple de ce que les discriminations sont un phénomène à combattre. D'ailleurs, si je n'ai jamais entendu dire qu'il était dangereux pour une personne racisée de faire son jogging en France, nous avons nous aussi de grands progrès à faire dans ce domaine. En guise de lueur de d'espoir, je retiens le caractère multiracial des manifestations en cours aux États-Unis. Même si je déplore bien sûr les violences qui les accompagnent, j'en vois la preuve qu'une partie de la population blanche sait que le racisme est un problème qui n'est pas seulement à la population noire. Je suis convaincue que les…